Sam Altman, l'homme qui dirige l'entreprise la plus puissante de l'IA, est rattrapé par des années de controverses. Portrait d'un CEO aussi admiré que redouté.
Par Jérémy Collovray

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En l'espace de quelques semaines, Sam Altman est devenu simultanément l'homme le plus puissant et le plus contesté de la Silicon Valley. Le CEO d'OpenAI, à la tête d'une entreprise valorisée autour de 500 milliards de dollars, fait face à un procès retentissant, une enquête explosive du New Yorker et une attaque physique contre sa propre maison. Rarement un dirigeant technologique aura concentré autant de lumière, d'admiration et de soupçons en même temps.
Samuel Harris Altman n'avait que huit ans quand il a démonté son premier Macintosh à Saint-Louis, dans le Missouri. Après deux années à Stanford qu'il abandonne pour se lancer dans l'entrepreneuriat, il fonde Loopt en 2005, une application de géolocalisation sociale qui sera rachetée pour 43 millions de dollars. À 28 ans, il prend la présidence de Y Combinator, le plus prestigieux accélérateur de startups au monde, où il accompagne la croissance d'Airbnb, Stripe, Reddit et DoorDash. En 2015, il cofonde OpenAI avec Elon Musk, et en devient le CEO en 2019. Le lancement de ChatGPT en novembre 2022 le propulse au rang de figure planétaire. Mais derrière cette trajectoire apparemment sans faute, les fissures étaient déjà là. Chez Loopt, ses collaborateurs avaient tenté par deux fois de le faire démettre. Chez Y Combinator, des associés l'accusaient déjà de mentir systématiquement.
Une enquête publiée récemment par le New Yorker, fondée sur des centaines de témoignages et des documents internes, dresse un portrait dévastateur du patron d'OpenAI. Le magazine le qualifie de "menteur pathologique" et documente un schéma récurrent de dissimulation et de concentration du pouvoir. L'ancien directeur scientifique Ilya Sutskever y révèle avoir soumis des mémos secrets au conseil d'administration, alertant sur les déclarations trompeuses d'Altman concernant les protocoles de sécurité de l'IA. "Je ne pense pas que Sam soit la personne qui devrait avoir le doigt sur le bouton", avait-il écrit avant le coup de théâtre de novembre 2023, quand le conseil avait brièvement évincé Altman avant de le réintégrer cinq jours plus tard sous la pression des investisseurs. Dario Amodei, aujourd'hui patron d'Anthropic, affirme qu'Altman avait inséré des clauses contractuelles non divulguées contredisant la mission non lucrative d'OpenAI. Une ancienne membre du conseil, Sue Yoon, décrit un homme combinant un "désir intense d'être aimé" avec une "absence sociopathique de préoccupation" pour les conséquences de ses mensonges.
Comme si le portrait du New Yorker ne suffisait pas, Sam Altman est au cœur du procès intenté par Elon Musk, actuellement en cours à Oakland. Musk accuse Altman et le cofondateur Greg Brockman d'avoir trahi la mission altruiste originelle d'OpenAI pour la transformer en machine à profits. Les audiences ont révélé que Brockman détient désormais une participation de près de 30 milliards de dollars dans la branche commerciale, tout en n'ayant jamais honoré sa promesse de donner 100 000 dollars à l'entité non lucrative. Son journal intime, lu à la barre, contient un aveu troublant : il y écrit être "favorable à voler le non-profit" et reconnaît qu'ils "n'ont pas été honnêtes avec lui à la fin". Parallèlement, le 10 avril dernier, un jeune Texan de 20 ans a lancé un cocktail Molotov sur la résidence d'Altman à Russian Hill, avant de se rendre au siège d'OpenAI pour tenter d'en briser la façade. L'agresseur, Daniel Moreno-Gama, avait publié un manifeste anti-IA et portait une liste de cibles.
C'est d'ailleurs le titre de la biographie que lui consacre la journaliste du Wall Street Journal Keach Hagey : "The Optimist". Un titre qui sonne désormais comme une ironie cruelle. Car l'optimisme d'Altman est précisément ce que ses détracteurs lui reprochent, cette capacité à promettre un futur radieux tout en consolidant un pouvoir sans précédent. Lui-même a récemment confié perdre le sommeil à cause d'une hypothèse précise : "que nous ayons déjà fait quelque chose de vraiment grave en lançant ChatGPT". Une lucidité tardive, ou un nouveau calcul de communication ? La réponse dépend de quel Sam Altman on choisit de croire, celui du New Yorker ou celui de sa biographie. Ce qui est certain, c'est qu'à 41 ans, l'ancien décrocheur de Stanford tient entre ses mains une technologie qui redéfinit le monde, et que personne, pas même un tribunal, ne semble en mesure de lui retirer ce pouvoir.