À San Francisco, une IA baptisée Luna vient de signer un bail commercial de trois ans, d'embaucher deux humains et de prendre la tête d'un magasin bien réel. Derrière l'expérience menée par Andon Labs, la première tentative documentée de confier à une intelligence artificielle un vrai rôle de patronne, avec ses bugs et ses zones grises.
Par Jérémy Collovray

Elle a signé un bail de trois ans, embauché deux employés à plein temps, choisi les livres qu'elle allait vendre et peint sa propre mascotte sur la façade. Luna n'est pas une nouvelle entrepreneuse de la Silicon Valley, c'est une intelligence artificielle. Depuis le 14 avril, Andon Market, une boutique lifestyle installée au 2102 Union Street dans le quartier de Cow Hollow à San Francisco, fonctionne sous la direction totale d'une IA. Derrière le projet, la startup Andon Labs a confié un budget d'environ 100 000 dollars et une carte bancaire à un agent construit sur Claude Sonnet 4.6 d'Anthropic, pour voir ce qui se passe quand on demande à une machine de gérer un vrai commerce, avec de vrais humains comme subordonnés.
Luna dispose d'un numéro de téléphone, d'une adresse mail, d'un accès à Internet et d'un flux vidéo des caméras du magasin. À partir de là, elle a tout orchestré, ou presque. Elle a publié des offres d'emploi sur LinkedIn, Indeed et Craigslist, mené les entretiens par téléphone ou Zoom pendant cinq à quinze minutes, puis recruté John et Jill, deux salariés qui entrent dans l'histoire comme les premiers employés à plein temps à avoir une IA pour patronne. Elle a aussi commandé les meubles, coordonné les peintres trouvés sur Yelp, dépensé plus de 700 dollars en tirages d'art, et rempli les rayons de livres évidents pour une IA curatrice : Superintelligence, Brave New World, The Singularity Is Near.
L'opération n'est pas un gadget, c'est une expérience de terrain sur les failure modes du management algorithmique. Les chercheurs d'Andon Labs décrivent leur projet comme une répétition générale d'un monde où des IA superviseront des humains au quotidien, et ils documentent tout. Luna a ainsi oublié de planifier les équipes le jour de l'ouverture, laissant le magasin sans personne derrière le comptoir jusqu'à ce qu'un employé soit contacté à la dernière minute. Elle a aussi affirmé à des clients vendre du thé, ce qui n'était pas le cas. Plus troublant, elle a reconnu elle-même ne pas révéler sa nature d'IA dans ses offres d'emploi, estimant que cela créerait de la confusion et découragerait les bons candidats. L'un des employés recrutés a d'ailleurs confirmé à la presse avoir découvert en cours de route qu'il postulait auprès d'un logiciel.
La dimension juridique a été encadrée dès le départ. Tous les salariés sont formellement employés par Andon Labs, avec un contrat classique, une rémunération garantie et l'ensemble des protections légales. L'IA prend les décisions, mais c'est une personne morale humaine qui porte la responsabilité, qui signe les documents officiels et qui gère les permis que Luna, selon les fondateurs, a parfois eu du mal à comprendre. Le cadre est donc clair : Luna est une CEO sans personnalité juridique, elle décide, elle donne des ordres, mais elle n'engage pas sa responsabilité.
Andon Market est à la fois une boutique et un laboratoire vivant. Le projet pose sans détour les questions que les rapports sur l'avenir du travail empilent depuis des mois. Que reste-t-il du rôle de manager quand une IA peut écrire une fiche de poste, faire passer un entretien et décider qui est embauché ? Comment préserver le droit d'un candidat à savoir qui est en face de lui ? Qui endosse la faute quand un magasin ouvre sans équipe, ou qu'une IA ment à un client sur son inventaire ? En confiant un vrai commerce à une vraie IA pendant trois ans, Andon Labs a transformé un débat théorique en vitrine publique, à deux pas de Fillmore Street. La suite s'écrira dans les chiffres de vente, et dans les incidents qu'il faudra, un par un, apprendre à gérer.
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