Des chercheurs de Google, Caltech et de la startup Oratomic démontrent que les ordinateurs quantiques pourraient casser le chiffrement qui protège Internet bien plus tôt que prévu, avec des ressources dix fois moindres qu'estimé jusqu'ici. Et c'est l'IA qui a accéléré cette découverte. Le moment où nos communications et nos mots de passes ne seront plus sécurisées approche plus vite que le monde ne s'y prépare.
Par Jérémy Collovray

On l'appelait autrefois une menace lointaine, un scénario de science-fiction réservé aux conférences de cryptographes. Mais en mars 2026, deux publications scientifiques ont brutalement raccourci le compte à rebours. L'équipe Quantum AI de Google, d'un côté, et une collaboration entre Caltech, Berkeley et la startup Oratomic, de l'autre, sont arrivées à la même conclusion troublante : les ordinateurs quantiques capables de briser le chiffrement qui protège Internet pourraient arriver bien plus tôt que prévu. Et c'est l'intelligence artificielle qui a accéléré cette découverte.
Un qubit, c'est l'unité de base des ordinateurs quantiques. Pour comprendre la différence : les ordinateurs classiques réfléchissent avec des "0" ou des "1", en faisant un choix à la fois (oui ou non). Un qubit, lui, peut être les deux en même temps, et donc explorer plusieurs possibilités en parallèle. Résultat : avec quelques milliers de qubits, un ordinateur quantique peut résoudre en quelques minutes des problèmes qui prendraient des milliards d'années aux ordinateurs classiques, même les plus puissants.
Jusqu'ici, les experts estimaient qu'il faudrait des centaines de milliers, voire des millions de qubits pour casser les protocoles de chiffrement actuels comme RSA-2048 ou ECC-256, ceux-là mêmes qui sécurisent nos transactions bancaires, nos messages chiffrés et nos portefeuilles de cryptomonnaies. Les nouveaux travaux changent radicalement la donne. L'équipe Caltech-Oratomic démontre que l'algorithme de Shor pourrait être implémenté avec seulement 10 000 à 20 000 qubits atomiques. Concrètement, un ordinateur quantique de 26 000 qubits pourrait casser la cryptographie protégeant Bitcoin et Ethereum en une dizaine de jours.
Ce qui rend cette avancée particulièrement significative, c'est le rôle joué par l'intelligence artificielle. Les chercheurs d'Oratomic ont explicitement reconnu que l'IA avait été "instrumentale" dans le développement de leur algorithme. Dolev Bluvstein, l'un des auteurs, a annoncé qu'une publication dédiée détaillerait prochainement comment l'IA a permis d'optimiser les circuits quantiques nécessaires. C'est un cercle fascinant et inquiétant : l'IA améliore les ordinateurs quantiques, qui eux-mêmes pourraient un jour décupler la puissance de l'IA. Cette boucle de rétroaction technologique n'était jusqu'ici qu'une hypothèse théorique. Elle commence à se matérialiser dans les laboratoires.
Les spécialistes appellent "Q-Day" le jour où un ordinateur quantique sera capable de casser les systèmes de chiffrement en usage. Le NIST américain a fixé à 2035 la date limite pour migrer vers une cryptographie résistante au quantique. Google a annoncé vouloir convertir toute son infrastructure d'ici 2029, et Cloudflare vise la même échéance. Mais IBM a déjà dévoilé une puce de 120 qubits fin 2025 et vise l'avantage quantique dès cette année. La question n'est plus de savoir si le chiffrement actuel sera cassé, mais quand. Et la fenêtre se resserre.
Le paradoxe est saisissant. L'IA, que l'on présente comme la technologie qui va tout résoudre, pourrait aussi contribuer à démanteler l'un des piliers fondamentaux de notre vie numérique : la confiance dans le chiffrement. Les entreprises, les gouvernements et les développeurs de cryptomonnaies ont encore quelques années pour se préparer. Mais comme le résume Craig Costello, chercheur à la Queensland University of Technology : le monde "n'est pas préparé".
Pas encore de commentaire. Lancez la discussion !